Pour les autres, voici quelques points explicatifs sur le film.

Le cygne noir comme signe de la schizophrénie
Black Swan est un film qui étudie la psychologie tourmentée de la danseuse Nina.
Si dans Shutter Island, le dénouement laisse planer un doute (le héros est-il fou ou est-il bien le marshall du départ, que les médecins cherchent alors à mettre hors d'état de nuire pour qu'il ne révèle pas les secrets de l'île), Black Swan ne laisse aucun doute persister.
On s'en rend compte dans la scène de lutte entre Nina et Lily. Les deux jeunes femmes s'entretuent et Nina réussit à toucher Lily grâce à un bout de miroir cassé qu'elle utilise comme un couteau. Elle cache le corps et repart sur scène pour enchainer sur l'acte suivant. Quand elle revient dans sa loge, on ne tarde pas à frapper. Et c'est Lily qui vient la féliciter.
Le corps a disparu et Nina se rend compte que c'est elle qui est blessée. Elle a cru se battre avec Lily (qu'elle considère comme son ennemie), mais c'est contre elle qu'elle s'est battue, comme le dit si bien Thomas le chorégraphe : "Ta seule ennemie c'est toi-même.".
Lily peut alors être considérée comme un adjuvant pour Nina : en projetant le danger, Lily empêche Nina de sombrer dans la schizophrénie. Ou encore : Nina donne à son double le visage de Lily pour tenter d'oublier sa folie et faire croire à une ennemie réelle. Pourtant systématiquement, la schizophrénie reprend le dessus puisque le visage de Lily, choisi pour les scènes de dédoublement, redevient bien vite celui de Nina.

A partir de cet instant, les autres hypothèses ne fonctionnent plus :
1) Nina est manipulée par Lily (on se souvient de la scène du bar dans laquelle Lily met de la drogue dans le verre de Nina) qui souhaite avoir son rôle. On peut aussi se demander si les deux jeunes femmes ont bien passé la nuit ensemble ou non. La tendance serait plutôt au non : la maman de Nina n'adresse la parole qu'à sa fille quand elle rentre et ne mentionne jamais Lily qui pourtant l'accompagne. Les costumes choisis pour les deux stars vont cette vers version : Nina est toujours en blanc, en rose, tandis que Lily est le plus souvent en noir. Elle serait donc le cygne noir, la relève : le danger.
On peut par contre garder comme hypothèse le fait que Lily cherche à déstabiliser Nina, mais simplement en poussant Nina vers ses fragilités.
2) Nina, touchée par une malédiction pendant son rêve se transforme peu à peu en cygne noir (scénario fantastique). Quand elle rentre chez elle le soir avant le grand jour, ses jambes sont ainsi cassées par une force maléfique. La transformation continue. Cependant, cette option est moins valable que celui de la suite des hallucinations de Nina, le film étant plutôt un thriller psychologique qu'un film fantastique.

L'explication la plus pausible consiste donc à supposer que Nina, à force de vouloir chercher la perfection et d'être sans cesse brimée et infantilisée ne trouve d'autre solution pour se libérer que la schizophrénie. Sa part sombre devient plus forte et veut s'exprimer au grand jour.


L'art comme tremplin vers la folie
L'élément déclencheur de la schyzophrénie est une promotion : Nina est choisie pour jouer le rôle du cygne blanc et du cygne noir. Elle va devoir jouer deux rôles en même temps et cette spécificité de l'histoire dans l'histoire (Le Lac des cygnes) va prendre peu à peu possession de la réalité.
Le terrain est bien préparé : Nina est fragile, isolée. Sa mère est étrange, elle vit dans une chambre remplie de peluches roses comme si elle avait dix ans et surtout se mutile (dos irrité, peau grattée).
Un zest d'imagination et une montagne de nervosité et de paranoia plus loin suffisent à créer la folie du personnage.
On est exactement comme dans un Inland empire : on annonce à la star qu'elle a été prise pour le rôle. C'est le bonheur. Mais très vite, la dégradation se fait sentir et l'actrice s'égare, confondant réalité et fiction.
Black Swan est un film terrible dans lequel l'art mène à la schizophrénie. La perfection s'obtient en passant par la maladie mentale.

Si on se penche un peu plus sur l'histoire de lac des cygnes, voilà ce que l'on a : une jeune fille se transforme en cygne blanc et tombe amoureuse du prince. Mais le prince tombe amoureux du cygne noir. La jeune fille transformée au cygne blanc se tue de chagrin.
C'est l'histoire qu'on observe sur scène pendant le film et dans les coulisses. En effet, Nina, en cygne noir, remporte les applaudissements du public et du chorégraphe Thomas. Elle se rue d'ailleurs vers lui pour l'embrasser : le cygne noir a séduit Thomas. Pour le dernier acte, Nina redevient le cygne blanc et, blessée au ventre, meurt, ou en tout cas passera par la case hôpital.
Toute l'histoire du film s'est donc déroulée comme l'histoire dans l'histoire.
Le rôle double a été plus fort que Nina.


Mise en abyme et folie de star
La star, c'est automatiquement une personne qui se regarde et qu'on regarde. La star, c'est le double : une personnalité humaine et le rôle qu'elle va jouer dans tel film ou tel ballet.
Bien sûr Aronofsky abuse des miroirs, mais c'est pour la bonne cause.
Ainsi, dès le départ, la mise en scène nous suggère que Nina est double. Bientôt, elle devient même triple, quadruple, etc, les reflets se démultipliant au fur et à mesure des scènes jusqu'aux effrayantes scène de dédoublement pur : Nina se regarde dans la glace, sans bouger, et son reflet bouge. On est presque dans le film d'horreur à ce stade là.
On peut aussi remarquer que très souvent, Nina se croise elle-même ! Dans le tunnel du métro, elle croise une femme qui a son visage. Lorsqu'elle est dans sa chambre avec Lily, Lily prend les traits de Nina.
Nina est donc soumise à un dédoublement permanent, d'autant que toutes les danseuses se ressemblent, et que sa mère est comme le reflet de la Nina à venir.
Ses hallucinations, calmes au début du film, se démultiplient dans la dernière demi-heure et deviennent ensanglantées : c'est la vieille danseuse Beth qui apparaît dans le fond de la cuisine, par exemple. Nina n'arrive plus à tenir sa personnalité noire : celle-ci s'engouffre et fait disparaître son cygne blanc.

Au final, Black Swan est un film moins compliqué à mon avis que Shutter Island.
Les deux films prennent deux directions opposées dans leur histoire et par rapport à leur personnage : Scorsese laisse planer le doute sur la maladie ou non de son personnage principal tandis qu'Aronofsky ne laisse pas d'hésitation possible.
On n'est pas face à un complot, mais face à un personnage qui lutte contre lui-même.


Si l'explication de Black Swan vous a plu, n'hésitez pas à aller lire l'explication de Shutter Island.