I 3 histoires possibles pour un même film

Je me base ici sur un livre écrit par Hervé Aubron (Mulholland Drive de David Lynch, Dirt walk with me), pour proposer les trois interprétations possibles du film de David Lynch.

1 L’hypothèse du jeu
Le film est une énigme à rapprocher du Rubk’s Cube. David Lynch donne au spectateur un puzzle, qu’il va falloir reconstituer, réorganiser, pour comprendre l’enchainement des événements. Il faut donc reconstituer les corps, les rôles et les accessoires.

2 L’hypothèse mentale
Le film est une mise en images de la folie d’un esprit féminin, c’est-à-dire Diane, qui s’invente en Betty pour s’éloigner de sa sombre réalité. Diane se rêve donc en Betty, personnage lumineux et talentueux, qui va être instantanément remarqué par les studios hollywoodiens.
Le spectateur passe donc une partie du film à percevoir non pas la réalité, mais le scénario que Diane monte dans sa tête pour échapper à la réalité.

3 L’hypothèse ésotérique
Le film concerne les « apparitions spectrales ». Rita et Betty ne seraient en fait que des fantômes : la première est morte dans un accident de voiture, la seconde s’est suicidée chez elle.
Le spectateur regarde des fantômes évoluer et découvre comment ils sont devenus des fantômes.
Pour mieux comprendre cette hypothèse, il est intéressant de se référer à Sunset Boulevard, où l’intrigue consiste à expliquer comment la personne qui nous parle en voix off pendant tout le film a été retrouvée morte dans une piscine.


II Mulholland Drive : film expérimental ou film de la citation ?

On se reposera sans doute la même question avec les autres films de David Lynch.
Ce réalisateur est réputé expérimental et hermétique.
Il est vrai qu’un film qui commence avec des images floues et rapides d’un concours de danse, et se termine par le mot « Silencio » prononcé par un personnage bleu dans un théâtre rouge peut paraître impénétrable. On dit donc que David Lynch est un réalisateur expérimental d’œuvres très belles visuellement mais incompréhensibles.

Il y a, je pense, une autre façon de parler des films de David Lynch, en le considérant comme l’exemple parfait de l’auteur de cinéma postmoderne.
Un auteur de cinéma postmoderne, c’est un auteur dont la culture cinématographique va être un élément essentiel de son œuvre.
Prenons un exemple plus facile : si on considère Scream de Wes Craven, les références et les citations sont omniprésentes : dans le détail, avec un balayeur habillé comme Freddy, dans les références avec la citation d’une scène d’Halloween. Dans ce cas précis, les références servent à accentuer la peur, mais aussi à faire rire. Elles ne servent pas à déstabiliser le public.
Dans Mulholland Drive, au contraire, les références multiples brouillent les pistes, emmêlent la trame narrative.

Quelques exemples :

  • La première scène du film et son dernier mot : « Silencio » sont probablement des références au film Le Mépris de Jean-Luc Godard, un film, comme par hasard, consacré au milieu du cinéma
  • le cow-boy peut être considéré comme une réminiscence du court métrage de Lynch intitulé The Cow-Boy and The Frenchman.

La perspective est la même dans Eraserhead, film réputé hermétique. Les passages réservés à la fée du radiateur paraissent tout à fait incongrus : une jeune femme, défigurée, se dandine sur un théâtre entouré de néons en chantant une chanson comme une petite fille. Le spectateur pense, et moi avec : magnifique ! Surréaliste ! Mais inexplicable.
C’est plus tard, en découvrant le film What ever happened to Baby Jane de Robert Aldrich que j’ai compris qu’il s’agissait d’autre chose. Dans ce film, une vieille femme qui a fait carrière dans le music hall quand elle était enfant décide de reprendre des cours de chant pour remonter sur les planches. Lors de ses répétitions, des néons identiques figurent, son physique et sa voix sont évidemment similaires à la fée du radiateur, si bien qu'il est possible d'affirmer que David Lynch a vu What ever happened to Baby Jane.

Alors pour conclure cet article, une nouvelle façon de comprendre les films de David Lynch (sans occulter les autres, le but n’est pas d’être réducteur et de considérer ses films comme uniquement référentiels) serait de le faire à travers les films qu’il a vus et aimés.
Je ne prétends pas les connaître tous, et heureusement ! J’espère bien, encore, retrouver cette petite étincelle que j’ai eu devant Le Mépris ou What ever happened to Baby Jane où j’ai pensé soudainement à Mulholland Drive ou Eraserhead.
Nous voilà, avec David Lynch, dans le méta-méta cinéma, puisque pour le moment, les références de ses films concernent presque exclusivement le genre du métafilm (les films qui prennent pour thème et pour lieu le cinéma).